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Retrouvez toutes les réponses dans notre interview de Jacques Mirenowicz !
25 mai 2020 8 min
Hervé Henchoz

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Rédacteur

Alors que sur le front sanitaire la situation semble se calmer, du moins pour le moment, ce sont aujourd'hui les conséquences économiques de la crise du coronavirus qui préoccupent le plus grand nombre. Des dizaines de milliards de francs sont mis sur la table par nos autorités pour amortir les conséquences de la pandémie et assurer le redémarrage de l’économie et de notre société dans son ensemble.

Mais doit-il s’agir d’un redémarrage rapide en mode business as usual ou, comme de nombreuses voix et initiatives le demandent, doit-on profiter de l’occasion pour repenser notre modèle et tout faire pour éviter un retour à « l’anormal ».

Nous nous trouvons en effet à un carrefour, avec d’un côté l’autoroute de la relance du modèle actuel (qui se nourrit d’énergies fossiles, productiviste, hyper-concurrentiel et finalement très vulnérable), et de l’autre côté le chemin du changement profond de modèle de développement, une véritable bifurcation.

Qu’en est-il en particulier des enjeux environnementaux, climatiques, énergétiques dans cette affaire ? Comment les intégrer dans ce redémarrage ?

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Nous faisons le point sur ces enjeux avec Jacques Mirenowicz, rédacteur en chef de LaRevueDurable, revue sur l’écologie, la durabilité et la transition et codirecteur de l’association Artisans de la transition qui se donne pour mission de multiplier les opportunités et les lieux où tout le monde peut devenir acteur d’une sortie rapide des énergies fossiles et de la transition énergétique et, plus largement, écologique.

Jacques Mirenowicz, vous êtes un observateur attentif de notre monde et un acteur engagé de la transition écologique et sociale, comment tout d’abord replacez-vous cette pandémie qui nous touche par rapport à notre modèle de développement ?

Jacques Mirenowicz : L’origine exacte du SARS-CoV2 responsable de la pandémie de Covid-19 reste à préciser. Les scientifiques s’accordent cependant pour dire que l’émergence de tant de nouveaux virus depuis quelques décennies est due à la destruction des habitats, en particulier les forêts, aux élevages intensifs et à la proximité entre animaux domestiques, faune sauvage et humains qui multiplient les possibilités de contamination entre espèces et avec les humains. Puis, une fois des humains infectés, l’intensité des échanges mondiaux facilite la propagation de ces virus. En résumé, la mondialisation d’un développement insoutenable est bien en cause dans cette affaire.

Des dizaines de milliards de francs sont sur la table pour relancer l’économie. On parle d’un moment décisif pour donner un coup de volant à notre trajectoire et limiter la crise climatique dont les dégâts s’annoncent sans commune mesure avec ce que l’on vit aujourd’hui. Selon vous, quelles seraient les clés d’une reprise durable ? On parle par exemple de renforcer les mesures de soutiens comme les programmes pour économiser l’énergie, les fonds permettant d’investir dans les énergies renouvelables, les mesures pour favoriser les constructions durables ou la mobilité propre. Voyez-vous d’autres leviers d’actions ?

J.M. : Outre les mesures que vous citez, nos priorités, à l’association Artisans de la transition, sont la souveraineté alimentaire et l’agroécologie et, plus largement, la relocalisation d’une économie qui privilégie des critères éthiques, sociaux et écologiques, le désinvestissement de la place financière de l’industrie des énergies fossiles et le bannissement des pratiques de surveillance numérique (voir N°63 de LaRevueDurable) qui portent atteinte à la sphère privée, poussent à surconsommer, font exploser les transports de marchandises, font la fortune de gigantesques entreprises déterritorialisées au détriment du commerce et de l’artisanat locaux et, plus largement, sont incompatibles avec la transition malgré tous les discours lénifiants qui prétendent le contraire.

Simonetta Sommaruga, présidente de la Confédération, a mentionné à plusieurs reprises que la stratégie à adopter pour sortir durablement de la crise était de faire figurer à nouveau le climat en tête de l’agenda politique et de résoudre ces deux crises ensemble. En même temps, le secteur aérien helvétique va être soutenu à hauteur de près de deux milliards de francs et le Parlement a voté ces aides sans y imposer de contrepartie environnementale. C’est mal parti pour la résolution commune de ces deux crises ?

J.M. : Le Conseil fédéral mise sur la loi sur le CO2 pour amener l’économie suisse à respecter l’Accord de Paris. Conditionner les soutiens financiers dans le secteur aérien aurait envoyé un signal clair. Mais la majorité nécessaire pour une telle mesure n’est là ni au Conseil fédéral, ni au Parlement. La majorité actuelle ne reconnaît pas suffisamment la gravité de la destruction des conditions de vie sur Terre. Elle n’a fondamentalement pas pris la mesure – et ses électeurs non plus – des raisons qu’il y a à agir de façon beaucoup plus structurelle et vigoureuse.

Ces raisons, les voici : les scientifiques exhortent les États à prendre des mesures pour ne pas dépasser 1,5°C de réchauffement. Ce qui nécessite de diviser par deux les émissions de CO2eq entre 2010 et 2030 et de viser la neutralité carbone d’ici 2050. Les États ayant très peu agi entre 2010 et 2020, cet objectif est désormais à la limite du réalisable. Et si l’on tarde encore, il ne le sera définitivement plus.

La tâche à accomplir revient à réitérer chaque année, pendant dix ans, la baisse historique de - 8 % des émissions de gaz à effet de serre que prévoit l’Agence internationale de l’énergie en 2020 à cause de la pandémie : pour limiter la hausse de la température à 1,5°C, le GIEC dit qu’il faut faire baisser les émissions de 7,6 % chaque année de 2020 à 2030.

Nos sociétés sont au pied du mur : avant le confinement, leurs émissions mettaient le monde sur la voie d’un réchauffement de l’ordre de 3°C à 4°C d’ici 2100, soit la fin d’une Terre accueillante pour les humains. L’impératif de relancer l’économie les place devant un choix tout simplement existentiel : retourner vers ce scénario fatal ou profiter de cette séquence extraordinaire pour tenter de respecter l’accord de Paris.

La Suisse vient tout de même de débloquer 46 millions de francs supplémentaires destinés à être investis dans l’énergie solaire. Ces moyens s’ajoutent aux 330 millions déjà réservés au photovoltaïque pour 2020. Peut-on interpréter cette mesure comme une preuve que l’on voit tout de même les enjeux énergétiques et climatiques comme des leviers pour la sortie de crise ?

J.M. : Cette mesure va dans le bon sens, mais ne suffit pas. La question énergétique ne trouvera des réponses adaptées que lorsqu’elle sera subordonnée à une authentique prise en compte de la catastrophe écologique et climatique. Ce qui impose un changement philosophique et culturel de très grande ampleur, dont les ressorts principaux sont la sobriété et l’équité. Ce virage est nécessaire pour pouvoir organiser une véritable circularité des flux de matières de d’énergie, gage de durabilité sur les territoires. Nous sommes encore très loin du compte.

À l’échelle européenne, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, promettait un « Green deal » fin 2019 comme nouvelle stratégie de croissance. Plusieurs ministres des pays membres de l’UE ont récemment demandé que ce plan soit central dans la stratégie de sortie de crise. Mais les manœuvres se multiplient à Bruxelles pour affaiblir l’ambition environnementale portée par la Commission. Selon vous, le « Green deal » va-t-il profiter de la crise pour s’affirmer comme la voie à suivre ou au contraire, l’urgence de relancer l’économie à court terme va-t-elle prendre le pas sur la prise en compte des enjeux climatiques dans la stratégie de croissance à l’échelle européenne ?

J.M. : Je n’ai pas la capacité de savoir de quel côté la balance va pencher. Mais comme le souligne la sociologue Dominique Méda, la récession brutale que le confinement a déclenchée risque d’inciter les exécutifs « à pousser comme jamais les feux du productivisme et du consumérisme pour panser les plaies des citoyens et faire repartir l’économie comme avant » . Je garde cependant espoir qu’un basculement des opinions publiques est possible.

La Lombardie est l’une des régions les plus polluées d'Europe et a été très touchée par la pandémie de Covid-19. Aujourd’hui, Milan va mettre en place l’un des projets les plus ambitieux d'Europe pour réaffecter l’espace des rues de la voiture vers le vélo et la marche, en réponse à la crise du coronavirus. La ville a annoncé que 35 km de rues seront transformés au cours de l’été, avec une expansion rapide et expérimentale de l’espace pour les cyclistes et les piétons à l’échelle de la ville. La preuve que c’est possible ?

J.M. : C’est une bonne nouvelle qui prouve que les décisions peuvent aller dans le bon sens. Mais il ne faut pas uniquement faciliter la mobilité douce. Il faut la rendre possible pour un maximum de personnes en relocalisant l’économie et en orchestrant un ralentissement généralisé assumé.

Le problème est qu’une telle relocalisation et un tel ralentissement semblent incompatibles avec la logique de développement actuelle. C’est pourquoi, au-delà de mesures locales telles que celles que Milan prend, nous avons besoin de changer de paradigme et de viser plus de sobriété et d’équité. Pour que cela soit possible, il faut demander au monde académique de mettre le paquet sur les moyens de réorganiser l’économie en conséquence. Et mener notamment d’intenses recherches sur la notion de prospérité sans croissance. L’objectif d’une macroéconomie sans croissance, en particulier, devrait faire l’objet d’un programme massif de recherches comme il en existe, par exemple, sur le cerveau. Cela élèverait le niveau du débat politique sur ce sujet vital.

La pandémie de coronavirus a mis en évidence les limites d’un système mondialisé à l’excès. Durant la période de semi-confinement que nous avons vécue, nous avons pu constater un retour vers le local, que ce soit pour s’approvisionner en légumes frais ou par des élans de solidarité pour nos voisins, nos petits commerces locaux. Qu’en est-il pour le marché de l’énergie ?

J.M. : Je n’ai rien remarqué de particulier hormis le fait que celles et ceux qui utilisaient leur voiture pendant le confinement ont apprécié la chute du prix à la pompe. Les opportunistes en ont aussi profité pour remplir leur cuve à mazout. La leçon principale de cette séquence pour l’énergie, il me semble, est que la clef de la durabilité est une diminution généralisée de la consommation pour des raisons autrement plus profondes que les seuls prix du pétrole et des combustibles.

Quel impact peut avoir la crise actuelle sur la décentralisation et la relocalisation de la production d’énergie, notamment sur le développement des petites installations d’énergie renouvelables chez les particuliers ? Cela peut-il accélérer ce processus ?

J.M. : L’envie de relocalisation qui s’est exprimée pour les masques, les respirateurs, les principes actifs des médicaments et l’alimentation s’est-elle étendue à l’énergie ? Je n’ai pas eu connaissance d’un tel effet. S’il avait lieu, ce serait un pas de géant dans le bon sens. Avoir le contrôle sur les sources d’énergie est un énorme facteur d’autonomie et de résilience des territoires en cas de pépin international prolongé.

Les prix du pétrole qui s’effondrent à tel point que l’on doit payer pour fourguer ses barils, c’est donc plutôt une bonne ou une mauvaise nouvelle pour la transition énergétique ?

J.M. : À court terme, c’est plutôt une très bonne nouvelle parce que cela rend les pétroles non conventionnels, comme les sables bitumineux ou le pétrole offshore, moins rentables. Cela met même en faillite les entreprises qui, aux Etats-Unis notamment, se sont spécialisées dans l’extraction de pétrole de schiste. Or, pour respecter l’accord de Paris, il faut laisser les hydrocarbures non conventionnels dans le sous-sol de la Terre. Pour les usagers, en revanche, ce n’est pas le meilleur signal : pourquoi changer un combustible ou un carburant bon marché ?

L’État doit-il alors jouer un rôle plus fort face à cette situation ?

J.M. : Oui ! Et cela grâce à des dispositifs de soutien : un système de bonus-malus, notamment, qui fait payer de plus en plus lourdement les énergies fossiles et récompense les économies d’énergie et les énergies renouvelables est une clef de la transition écologique. Mais bien sûr, il faut une adhésion majoritaire à l’idée de confier un tel rôle à l’État.

La relocalisation du marché de l’énergie passe notamment par une réappropriation de la production par les citoyens. Quel rôle les coopératives énergétiques peuvent-elle jouer en particulier dans cette transition énergétique ?

J.M. : Nous avons beaucoup travaillé sur l’énergie citoyenne en 2014-2015 avec LaRevueDurable. Nos sources d’inspiration étaient les modèles danois et allemand. Puis nous avons poussé pour que des coopératives voient le jour en Suisse romande. Nous avons même participé à la création d’Optima Solar Fribourg Freiburg. Aujourd’hui, Susana Jourdan copréside cette coopérative qui enchaîne depuis 2017 les toits solaires dans le canton de Fribourg.

Cependant, nous sommes à la recherche, aux Artisans de la transition, d’initiatives capables de générer l’élan citoyen qui fait encore largement défaut à la transition en Suisse romande. Or, sur ce plan, l’énergie citoyenne est à des années-lumière du pouvoir de mobilisation de l’alimentation. L’expérience prouve, pour le moment en tout cas, qu’elle n’est pas ce tremplin dont la transition a besoin.

Enfin, toujours dans cette approche locale, que peuvent faire les communes pour encourager la transition énergétique et pour favoriser une relance « durable » sur leur territoire ?

J.M. : Plus l’économie sera relocalisée, plus la transition énergétique sera facilitée. Les communes peuvent en particulier soutenir les circuits courts alimentaires, base de tout, mobiliser leurs terres à cette fin, et s’intéresser de très près au capitalisme de surveillance pour protéger les petits commerces et l’artisanat sur leur territoire.

L’été 2020 est en outre une formidable occasion pour les communes de séduire les touristes helvétiques, de les encourager à l’avenir à rester au pays plutôt que de reprendre leurs habitudes insoutenables dès que les vols au long court recommenceront. C’est un été propice à l’apprentissage d’autres pratiques. Il faut en profiter !

Plus fondamentalement, nous avons sur les bras un problème existentiel, philosophique et psychologique bien plus que technique et financier : les choix techniques à faire dans le secteur de l’énergie sont conditionnés par des décisions beaucoup plus fondamentales. Pour l’heure, les bonnes décisions ne sont pas prises parce qu’encore trop de personnes n’arrivent toujours pas à prendre acte de la situation plus que critique dans laquelle l’humanité se trouve. Réussir à franchir ce pas cognitif est décisif.


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